Recueil d'articles et études sur les avantages d'une éducation bilingue ou plurilingue précoce.
1 Janvier 2014
Dans l'excellent numéro 274 de Sciences Humaines, consacré à " l'enfant et le langage", quatre très bonnes pages consacrées aux avantages d'une éducation de plurilingue précoce. Par la spécialiste, Barbara Abdellilah-Bauer, et deux intervenantes, nouvelles dans ce blog, Ranka Bueljac-Babic, psycholinguiste et Michèle Kail, Directrice de recherche au CNRS, spécialiste de l'acquisition du langage.
Le numéro entier est téléchargeable sur le site scienceshumaines.com
Des recherches récentes montrent que l’acquisition précoce de plusieurs langues étrangères a des répercutions sur la structuration du cerveau.
Par Michèle Kail, Directrice de recherche au CNRS, spécialiste de l’acquisition du langage. Dernier ouvrage paru: l’acquisition de plusieurs langues, Puf, coll "Que sais-je", 2015.
La recherche des spécificités du "cerveau bilingue" est un thème attractif et médiatique. Il suffit d'évoquer les nombreuses questions qui surgissent à ce propos: comment le cerveau peut-il accueillir plusieurs langues? le cerveau bilingue est-il différent du cerveau monolingue? Comment le cerveau change-t-il sous l'influence de l'apprentissage d'une deuxième ou de plusieurs autres langues? Les études neurologiques récentes, en relation avec les travaux sur la perception, la mémoire et l'attention, ont démontré une neuroplasticité (1) permanente du cerveau adulte dans l'apprentissage du langage qui n'aurait pu être imaginée il y a quelques années. Le développement des neurosciences cognitives depuis les années 1990, et l'utilisation des méthodes de neuroimageries qui progressent très rapidement ont révélé une organisation plus complexe et plus distribuée des fonctions langagières dans le cerveau;
Parmi les différents méthodes d'imagerie cérébrale, deux sont particulièrement utilisées: l'imagerie fonctionnelle par résonance magnétique (IRMf), qui se fonde sur les variations du flux sanguin au sein des différentes aire cérébrales, et l'analyse électrique du cerveau par le recueil de différentes ondes, les potentiels évoqués (PE) enregistrés à la surface du scalp grâce à des électrodes.
La question centrale des recherches en imagerie (IRMf) est de savoir si le traitement du langage natif (L1) et de la langue seconde (L2) implique ou non les mêmes systèmes cérébraux. L'une des recherches princeps est celle de Karl Kim, centrée sur le rôle de l'âge de l'acquisition. Deux groupes de bilingues sont comparés: bilingues précoces ayant acquis deux langues dans la petite enfance, et bilingue exposés à une seconde langue à l'entrée dans l'âge adulte. Chez les bilingues précoces, les deux langues donnent lieu à des activations dans la même région de l'aire de Broca alors que chez les bilingues tardifs, L1 et L2 ont activé des régions voisines, mais différents. Ces résultats ont conduit les auteurs à conclure que l'âge de l'acquisition affecte l'organisation fonctionnelle du langage dans le cerveau, en particulier l'aire de Broca.
Récemment d'autres travaux sont arrivés à des conclusions différentes, cette fois en se centrant sur le niveau de maîtrise d'une seconde langue (et non plus sur l'âge d'acquisition). Selon Arturo Hernandez et Ping Li, les sujets ayant une maîtrise élevée de leur bilinguisme activent les mêmes zones cérébrales quelle que soit la langue qu'ils parlent ou écoutent. Au contraire, ceux qui maîtrisent moins bien la seconde langue activent des zones différentes, et ce davantage en compréhension qu'en production. Quelques recherches très nouvelles s’intéressent au degré de similitude entre les langues du bilingue, en particulier dans la morphologie. Dans une synthèse récente, certains chercheurs concluent que les aires activées sont les mêmes lorsqu'il y a similarité entre les langues. Du point de vue fonctionnel, une découverte fondamentale réside dans le fait que les deux langues sont constamment activées et disponibles. Pour prévenir les interférences, des activités de contrôle exécutif (inhibition, attention sélective,rapidité de changement) sont nécessaires et assurées par un réseau de structures impliquant le cortex préfrontal. Ce réseau est mis en place très précocement chez les bilingues simultanés.
Changements structuraux.
L'expérience bilingue a donc u impact sur les structures anatomiques du cerveau. Toute la question est alors de savoir quels en sont les effets. Etre bilingue aide-t-il à mieux apprendre, mieux mémoriser, mieux se concentrer, voire à mieux penser? Ou au contraire, cela ralentit-il certaines acquisition?
Des travaux récents d'Elle, Bialystok et ses collègues ont montré l'avantage des bilingues dans le contrôle exécutif (planifier, passer d'une tâche à l'autre ou en mener plusieurs de front...). Les bilingues âgés de 5 à 9 ans réussissent mieux que les monolingues dans les tâches métalinguistiques où il faut décider que la grammaire est correcte en dépit d'une absence de sens de la phrase, ce qui est difficile à cet âge où le sens est un puissant attracteur. De nombreuses tâches cognitives impliquant des indices conflictuels ou des changements de règle d'un essai à l'autre, sont maîtrisés plus précocement par les enfants bilingues que par les enfants monolingues.
Le bilinguisme a en outre des effets neurocognitifs tout au long de la vie, contribuant à contrecarrer le déclin du volume de la matière grise au cours du vieillissement. Une recherche a montré que le bilinguisme retarde de quatre à cinq ans l'apparition des symptômes de la maladie d'Alzheimer. L'hypothèse serait que l'expérience bilingue prolongée maintiendrait l'intégrité de la matière blanche notamment dans le corps calleux et une connectivité fonctionnelle plus distribuée dans les régions frontales que les monolingues. Les mécanismes neuronaux qui sous-tendent cette protection sont encore largement méconnus de même que l'on ignore si la pratique de plusieurs langues pourrait accroître cette protection.
En conclusion, l'étude de la neuroplasticité en fonction de l’acquisition bilingue prône en faveur d'un enseignement précoce des langues, en même temps qu'elle fournit une fenêtre sur le caractère adaptatif du cerveau humain et de la cognition.
(1) Mot-clé; Neuroplasticité: la neuroplasticité désigne la capacité du cerveau à s'organiser et à se réorganiser en fonction de l'expérience. Elle démontre que le cerveau n'est pas figé une fois pour toute mais possède de grande capacité d'adaptation et de régénération de fonction.
Entretien avec Barbara Abdellilah-Bauer et Ranka Bijeljac-Babic
Depuis plus de vingt ans, l'avis des spécialistes sur le bilinguisme précoce est devenu plus que positif. Mais il se heurte encore dans la pratique aux priorités des familles et de l'école.
Comment définir le bilinguisme précoce?
B.A.-B. - Cela correspond à toutes les situations où un enfant est amené à l'usage de deux langues avant l'âge de 7 ans. Les circonstances varient: des parents d'origine différentes, une nourrice qui parle une autre langue que celle des parents, ou encore la fréquentation d'une école où on emploie une autre langue que celle de la maison. Il y a ainsi des bilingues simultanés, qui sont exposés dès la naissance à des langues différentes, ais aussi des bilingues consécutifs, pour qui ce n'est vrai qu'à partir de 3 ans. Mais dans tous les cas, c'est un apprentissage intuitif et naturel.
R.B.-B. - Vers 7 ans, une certaine maturation cérébrale intervient et les mécanismes mentaux ne sont plus les mêmes. On ne sait pas exactement pourquoi, mais après cet âge, les enfants perdent leur capacité d'acquisition par simple exposition.
Le bilinguisme précoce concerne-t-il beaucoup de familles?
B.A.-B. - Plus de la moitié de la population du monde est bilingue ou multilingue. Pour toutes sortes de raison. Par ailleurs l'UNESCO estime que plus de la moitié des enfants de 8 ans, dans le monde, parlent à la maison une autre langue qu'à l'école. C'est peut-être plus rare en France et dans les pays plutôt monolingues, mais c'est extrêmement courant dans les pays plurilingues, et ceux où coexistent une langue officielle et des langues locales différentes.
Pendant des années, on a pu entendre dire que le bilinguisme précoce présentait des inconvénients pour les enfants. Que lui reprochait-on exactement?
B.A.-B. - Oui, jusque vers la fin des années 1970, les chercheurs ont plutôt pensé que cela posait problème. On l'a accusé de favoriser la schizophrénie, différents troubles de ma personnalité, des colères, mais surtout des retards d'acquisition du langage. On estimait que les bilingues précoces parlaient plus tard et avaient un vocabulaire plus pauvre que les monolingues.
R.B.-B. - Tout cela apportait de l'eau au moulin des politiques linguistiques nationales, qui veulent que l'école primaire se consacre à apprendre la langue officielle du pays à tous les enfants mais en effaçant la ou les langues de la maison. Mais la plupart des études avaient été faites aux Etats-Unis, dans des contextes sociaux particuliers: enfants de familles immigrées souvent peu lettrées, compare à des fils de famille bourgeoises monolingues. La première étude contrôlée a été celle de Lambert, au Canada en 1962 et a montré le contraire: à niveau social et culturel égal, les bilingues se montraient meilleurs que les monolingues. Les études récentes vont toutes dans le même sens. Ça ne prouvait encore rien, mais cela venait quand même infirmer le fait que le bilinguisme précoce était nocif.
N'Y a-t-il pas toujours, en France, l'idée que le bilinguisme retarde l'acquisition du vocabulaire?
B.A.-B. - Le soi-disant retard ou déficit de vocabulaire vient principalement du regard scolaire. Lorsque les enfants arrivent en maternelle d'un milieu où l'on pratique surtout une langue qui n'est pas celle de l'école, ils parlent souvent moins bien cette langue que les autres bambins. Les enseignants qui ne parlent pas la langue maternelle de l'enfant, considèrent cela comme un "retard de langage". Mais c'est faux parce que dans la langue de la maison, ces enfants ne sont pas du tout en retard. Ils n'auront aucune difficulté à rattraper les autres en Français.
R.B.-B. - Chez les enfants bilingues, il y a souvent une langue qui prend le pas sur l'autre, de sorte que l'enfant est plus avancé dans l'une que dans l'autre. Il est vrai cependant que souvent, à un certain stade, ces enfants manient moins de vocabulaire dans chacune des langues que les monolingues. Mais si on fait la somme des deux, l'enfant bilingue, à âge égal, maîtrise en fait autant sinon plus de vocabulaire que l'enfant monolingue.
Aujourd'hui, la recherche montre-t-elle que le bilinguisme précoce pourrait présenter des avantages intellectuels ou comportementaux?
R.B.-B. - Oui, on a par exemple affirmé que les nourrissons exposés à deux langues étaient (en moyenne) plus alertes et rapides au changement. Plus tard, ils réussissent mieux les tests de reconnaissance des couleurs. Une fois adolescents et adultes, ils seraient aussi plus rapides aux tests d'attention sélective, et certains disent plus créatifs, voire plus sociables que les monolingues. Mais tout cela est bien général, pas très assuré. Il y a actuellement un effet inverse de mode scientifique, qui consiste à mettre en avant les bénéfices du bilinguisme, et à passer sous silence les éventuelles difficultés que rencontrent les enfants bilingues.
B.A.-B. - Il faut en effet être prudent sur ces points, car les "avantages" sont liés à une situation idéale: celle où les enfants pratique réellement deux langues à part égale et quotidiennement. Sinon, ce n'est pas du tout évident. Ce qui est certain, c'est que le fait d'être exposé à deux langues, même brièvement, induit une prise de conscience métalinguistique. Cette capacité de réfléchir sur la langue facilite l'apprentissage de la lecture; On dit aussi que les bilingues ont plus de facilités à apprendre d'autres langues.
Les scientifiques voient aujourd'hui le bilinguisme d'un bon œil. Est-ce que cela a changé les pratiques familiales?
B.A.-B. - En fait, pas autant qu'on pouvait attendre. Parce que les langues ne sont pas également estimées. Beaucoup entendent par "bilinguisme" le fait de parler anglais précocement ou éventuellement chinois. Alors ils embauchent une nounou anglophone ou sinophone, ou font suivre un atelier hebdomadaire à leur bébé. Mais ça ne sert à pas grand chose, c'est trop arbitraire, c'est sans intensité affective et insuffisant pour que l'enfant acquiert vraiment la langue et en garde usage.
A l'inverse, il y a des parents qui ne considèrent pas tellement utile d'apprendre le bambara ou une langue régionale à leurs enfants, même si c'est leur langue maternelle, sous prétexte de ne pas surcharger l'enfant. On pense toujours qu'apprendre une seconde langue peut retarder l'acquisition du langage, et que c'est compliqué.
R.B.-B. - Dans tous les cas, il faut des années et une pratique continue pour qu'un enfant conserve une seconde langue. Ils apprennent facilement, mais ils oublient tout aussi facilement si l'usage n'est pas soutenu. Une langue maternelle qui n'est pas pratiquée du tout peut très bien se perdre.
Si les bénéfices du bilinguisme précoce sont si évidents, pourquoi est-il nécessaire d'en faire encore la promotion?
B.A.-B. - Les bénéfices ne sont pas garantis. En revanche, on sait objectivement qu'il n'y a pas d'inconvénients liés au bilinguisme précoce, et que toutes les langues se valent pour le développement de l'enfant. Mais beaucoup de gens ont une autre approche des choses: ils voient certaines langues positivement et d'autres négativement, pour des tas de raison. Donc, ils imaginent qu'il y a un "bon" bilinguisme et un "mauvais" bilinguisme. C'est principalement pour cela qu'il est encore nécessaire de militer pour le bilinguisme précoce et d'expliquer à certains professionnels, et notamment aux enseignants, que non, il n'est pas pertinent d'affirmer que les parents d'origine étrangère devraient parler le français et non l'arabe avec leurs enfants à la maison. Si on veut que les bilingues restent bilingues, il faut qu'ils continuent de parler leurs deux langues. Et si l'on veut que les enfants allophones apprennent le français, il faut que les langues familiales soient valorisées et encouragées par les professionnels.
Barbara Abdellilah-Bauer est linguiste et psychosociologue, auteure de Le défi des enfants bilingues. Grandir et vivre en parlant plusieurs langues, 3è éd. La découverte 2014.
Ranka Bijeljac-Babic est psycholinguiste (laboratoire Psychologie de la perception, université Paris-V).