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multilingues précoces

Recueil d'articles et études sur les avantages d'une éducation bilingue ou plurilingue précoce.

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134. COGNITION: Les enfants bilingues sont plus précoces. La Recherche (l'actualité des sciences), mai 2011.

COGNITION

Les enfants bilingues sont plus précoces

cognition - par Sandrine Étien dans mensuel n°452 daté mai 2011 à la page 56 (1568 mots) | Gratuit

Comparés à des enfants du même âge, les petits bilingues ont de meilleures capacités cognitives que les autres. Ils peuvent notamment mieux se concentrer sur un objectif.

A 5 ans, Eugenia est déjà parfaitement bilingue : elle parle l'espagnol avec ses parents d'origine sud-américaine et l'anglais à l'école puisqu'elle vit aux États-Unis. Parler deux langues sera pour elle plus tard un atout professionnel et personnel. Mais pour l'instant, ses parents s'inquiètent : cela ne risque-t-il pas de l'embrouiller, de lui faire prendre du retard dans l'apprentissage de la lecture et de l'écriture ? Devraient-ils lui parler uniquement en anglais, au risque qu'elle oublie sa langue maternelle ?

C'est une question que se posent beaucoup de parents dans cette situation. En effet, environ deux tiers des enfants dans le monde grandissent dans un environnement bilingue, selon une estimation du linguiste britannique David Crystal. Si pendant longtemps les psychologues ont considéré le bilinguisme comme une source de handicap, des travaux récents montrent qu'il favorise au contraire le développement intellectuel des enfants. Eugenia aurait donc intérêt à continuer à parler l'espagnol à la maison !

Bénéfice cognitif

Un premier effet positif du bilinguisme a été mis en évidence en 1999 par la psycholinguiste Ellen Bialystok, de l'université York de Toronto, au Canada, grâce à un test qui se déroule comme un jeu. Des enfants de 4 à 5 ans, bilingues ou monolingues, devaient trier des cartes où figuraient des carrés ou des cercles, bleus ou rouges. Ils ont d'abord eu à les classer par forme et ensuite par couleur. Perturbés par ce changement de consigne, ils ont tous fait des erreurs, mais les petits bilingues moins que les autres. En fait, ils semblaient être en avance d'au moins un an : à 4 ans, ils s'en sortaient aussi bien que les enfants monolingues de 5 ans.

Le bilinguisme favoriserait donc la capacité à s'adapter à une nouvelle règle, une faculté que les spécialistes nomment « flexibilité cognitive ». Les études suivantes vont affiner la compréhension du phénomène. La première étape consiste à déterminer à partir de quel âge cet effet est perceptible.

Une étude menée en 2009 par Agnès Kovacs et Jacques Mehler, à l'École supérieure internationale d'études avancées de Trieste, en Italie, observe l'effet dès 7 mois. À cet âge, bien que l'enfant ne sache pas parler, il reconnaît déjà les langues qu'il entend depuis sa naissance [1] . Pour leur étude, les deux psychologues ont donc considéré comme bilingues des bébés dont les parents ne parlaient pas la même langue. Et pour détecter un bénéfice cognitif chez des enfants aussi jeunes, ils ont observé la manière dont ils contrôlent leur regard lorsqu'une situation change. Dans leur expérience, les bébés étaient prévenus par un son de l'apparition d'une figurine sur un écran d'ordinateur. Au début, celle-ci apparaissait toujours du même côté de l'écran. Les bébés prenaient donc l'habitude de regarder dans cette direction dès qu'ils entendaient le son. Mais au bout d'un moment, la figurine apparaissait de l'autre côté de l'écran. Tous les bébés ont alors mis un certain temps à changer leur regard de direction. Cependant les « bilingues » l'ont fait beaucoup plus vite que les autres.

Attention sélective

D'où peut venir cette capacité si précoce d'adaptation à un changement de règle ? Selon des études récentes, elle reposerait en partie sur l'attention sélective, c'est-à-dire la faculté de se concentrer sur un objectif sans se laisser distraire par un élément perturbateur. En 2010, une équipe franco-canadienne a effectivement mis en évidence que cet avantage existe chez des enfants bilingues dès l'âge de 2 ans [2] .

Au total, 63 enfants monolingues ou bilingues devaient effectuer une série d'exercices qui reposent sur l'attention sélective. Les bilingues se sont révélés meilleurs que les autres, mais dans un cas seulement : le test de Stroop. Dans cet exercice, l'expérimentatrice présente à l'enfant trois grandes images de fruits et trois images plus petites des mêmes fruits. L'enfant apprend à nommer les fruits des grandes images. Puis elle place une petite image sur une grande en veillant à ce que les fruits soient différents, par exemple une petite banane sur une grosse orange. Elle demande alors à l'enfant de pointer le fruit de petite taille .Résultat : les petits bilingues font moins d'erreurs que les autres. « Ils réussissent mieux à se concentrer sur les fruits de petite taille sans se laisser distraire par ceux de grande taille placés en dessous », explique la psychologue Diane Poulin-Dubois, de l'université Concordia, à Montréal, qui a dirigé cette étude.

« Mais le bénéfice du bilinguisme sur l'attention sélective semble encore plus important chez l'enfant un peu plus âgé »,remarque-t-elle. En effet, en comparant les performances de 162 enfants monolingues et bilingues âgés de 3 à 4 ans, la même équipe a montré cette fois un avantage du bilinguisme quelle que soit la tâche requérant l'attention sélective [3] .

Imitation inversée

Cependant, une seconde faculté, qui se combine à l'attention sélective, joue aussi un rôle déterminant dans les performances des petits bilingues, celle d'inhiber une mauvaise réponse. « C'est ce que nous avons montré avec un test d'imitation inversée chez des enfants de 3 ans », explique Agnès Blaye, du laboratoire de psychologie cognitive de l'université de Provence, à Marseille. Dans cet exercice, lorsque l'expérimentateur tape avec une règle deux fois sur une table, l'enfant doit taper une seule fois, et inversement. Autrement dit, il doit mobiliser son attention sélective pour ensuite inhiber le comportement d'imitation, habituel à cet âge.« Les bilingues y sont parvenus mieux que les autres », note Agnès Blaye.

De leur côté, Stephanie Carlson et Andrew Meltzoff, psychologues à l'université de Washington, aux États-Unis, ont aussi observé cette capacité d'inhibition accrue chez des enfants bilingues un peu plus âgés, de 5 à 6 ans, dans un test encore plus difficile [4] . Dans cette expérience, l'enfant regarde une rangée de cinq poissons sur un écran d'ordinateur. Il doit se focaliser sur le poisson du milieu pour appuyer sur le bouton du côté où il se dirige. Or parfois, celui-ci nage dans le sens opposé des autres. Cette situation incongrue embrouille tous les enfants. Cependant, les bilingues réussissent mieux que les monolingues à inhiber le choix du mauvais bouton.

Inhibition précoce

Les deux chercheurs ont également testé la capacité des enfants à attendre avant d'ouvrir un cadeau ou de manger un biscuit, donc à inhiber temporairement une action sans qu'il y ait de choix à faire. Dans ce cas, les bilingues n'ont pas mieux réussi que les monolingues. « En fait, les bilingues sont avantagés par rapport aux monolingues les tâches où il y a un conflit entre deux réponses possibles, où il faut donc faire preuve d'attention sélective pour inhiber l'une des réponses »,souligne Agnès Blaye. Cette capacité d'inhibition précoce spécifique aux bilingues lui semble assez logique : « C'est précisément cette faculté d'inhibition qui est stimulée chez les bilingues chaque fois qu'ils parlent. Pour une même idée ou un même objet, ils disposent de deux mots, un dans chaque langue, et en fonction de l'interlocuteur ou du contexte, ils doivent inhiber une langue pour basculer sur l'autre. »

Fonctions exécutives

Reste à savoir si les bénéfices observés sont dus au fait de parler deux langues, ou à d'autres facteurs tels que les différences culturelles. Pour en être sûrs, Ellen Bialystok et Mythili Viswanathan ont comparé des bilingues de 8 ans vivant soit au Canada, soit en Inde. Ils ont observé que les deux groupes ont réussi de la même façon - et mieux que les monolingues - des tâches demandant une capacité d'adaptation à de nouvelles règles [5] . Le bilinguisme permettrait donc de stimuler cette capacité cognitive, quel que soit l'environnement culturel où grandit l'enfant.

Mais par quels mécanismes ? Ce n'est pas encore clair. Toutefois, des études d'imagerie cérébrale ont montré que l'aire du cerveau impliquée dans cette capacité - le cortex préfrontal - était activée au moment où le bilingue passe d'une langue à l'autre. Or la flexibilité cognitive fait partie des fonctions exécutives qui permettent de garder en mémoire un objectif, d'agir pour atteindre cet objectif et d'ignorer les distractions qui pourraient empêcher de l'atteindre. Des fonctions importantes pour réussir dans tous les domaines et tout au long de la vie, d'où l'intérêt de stimuler leur développement pendant l'enfance.

De plus, « en améliorant les fonctions exécutives, le bilinguisme est probablement aussi bénéfique pour d'autres capacités cognitives », note Ellen Bialystok. Ainsi, une équipe israélienne a récemment montré que des bilingues de 4 à 5 ans parvenaient mieux que leurs pairs monolingues à faire abstraction des conventions lorsqu'on leur demandait de dessiner une fleur ou une maison qui n'existait pas [6] . Leur créativité artistique s'en trouverait donc accrue.

Ces bénéfices procurés par le bilinguisme ont-ils un effet à long terme ? Il est trop tôt pour le dire : « On pourrait s'attendre à une meilleure attention en classe, ou encore à ce que les enfants soient plus prêts pour l'apprentissage des matières académiques », commente Diane Poulin-Dubois. Elle espère le vérifier avec une prochaine étude sur le suivi de petits bilingues pendant cinq ans. Cependant, le bénéfice du bilinguisme semble perdurer puisqu'on le retrouve aussi chez des personnes âgées : il retarderait le déclin des fonctions exécutives lire « Un effet protecteur contre la maladie d'Alzheimer », ci-dessous. Pourrait-on avoir les mêmes bénéfices lorsqu'on apprend une deuxième langue vers l'âge de 11 ans ? Des études sont en cours pour l'évaluer. Enfin, reste à déterminer si les bénéfices augmentent d'autant chez les polyglottes.

Par Sandrine Étien

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