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multilingues précoces

Recueil d'articles et études sur les avantages d'une éducation bilingue ou plurilingue précoce.

7. Le Monde de l'Education, (1.2.2005)

Mardi 1er Février 2005

dossier Apprendre les langues

Apprentissage précoce : oui, mais comment ?

Il est désormais acquis que l'apprentissage précoce d'une langue ne nuit pas. Mieux, il pourrait à terme permettre d'améliorer les médiocres résultats linguistiques obtenus en France. A quelles conditions ?

Si, dans les années 1970, l'idée d'aborder l'étude d'une langue étrangère dès le plus jeune âge faisait encore débat, on serait bien en peine à présent de lui trouver des opposants. Les seules questions qui divisent encore les spécialistes concernent la stricte détermination d'un âge propice aux prémisses d'un tel apprentissage et la manière de l'aborder. La mondialisation des échanges et des pratiques culturelles, la mobilité géographique et professionnelle des individus plaident aujourd'hui pour une meilleure maîtrise d'une ou plusieurs langues étrangères. Ce constat et l'évidence d'une faiblesse des compétences alterlinguistiques des petits Français ont incité les pouvoirs publics à défendre le postulat selon lequel plus on commence tôt l'apprentissage d'une discipline, meilleurs seront les résultats de l'élève.

Cette idée n'est pas nouvelle. Sans remonter à la Babel antique, la nécessité toujours renouvelée de se comprendre entre voisins, de communiquer dans d'autres langues pour échanger biens matériels et immatériels a connu à toutes les époques d'ardents défenseurs. Ainsi, au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'association Le Monde bilingue, fondée en 1951 par un petit groupe d'anciens résistants sur le thème du «plus jamais ça!», préconisait déjà une initiation pour les enfants de maternelle dans le souci de favoriser une meilleure approche de la culture de l'autre et une compréhension véritable entre les peuples. Une démarche philanthropique qui restera lettre morte, sauf à considérer les expérimentations éparses, non systématisées, menées le plus souvent dans le secteur privé et dans le domaine des langues régionales.

Il faudra attendre les années 1960 et l'initiative de l'inspectrice générale des écoles maternelles, Alice Delaunay, pour que l'apprentissage précoce des langues trouve une traduction institutionnelle. Le principe était de soumettre de très jeunes enfants à une immersion précoce partielle (deux heures par jour). Assuré par des natifs, un enseignement d'allemand fut ainsi dispensé dans 800 écoles de l'Hexagone. Dans le même temps, le directeur adjoint de la pédagogie, René Haby, mettait en place un plan national d'enseignement présecondaire de l'anglais dans les classes primaires. Une circulaire de l'éducation nationale du 11 mai 1973 mettra un terme provisoire à ces pratiques. Alors commença une longue traversée du désert (malgré la publication en 1974 d'un rapport d'inspection plutôt favorable) qui dura jusqu'en 1989, début d'une expérimentation à destination des élèves de CM1 et CM2. Une opération à ce point plébiscitée par les parents qu'elle fut étendue en 1995 aux élèves de CEI, non pas avec des professeurs de langue mais avec des cassettes.

Des atouts incontestables

Depuis, l'intérêt des pouvoirs publics pour l'apprentissage précoce des langues n'a jamais faibli. Mais de quoi parle-t-on ? S'agit-il simplement d'initier les élèves à l'anglais bien avant la 6afin de répondre à la pression du marché du travail, ou veut-on réellement instaurer un bilinguisme précoce -seul efficace selon les puristes ? C'est la seconde proposition qui a la faveur du linguiste Claude Hagège. Dans son livre L'Enfant aux deux langues (1), publié en 1996, le professeur au Collège de France défend bec et ongles le bilinguisme précoce et met en garde ses contemporains : «Les unilingues de l'Europe de demain risquent d'apparaître comme des sinistrés de la parole. [...] N'importe quel enfant du monde peut être mis en situation de bilinguisme si les conditions s'avèrent favorables. Les langues ne doivent pas être des matières parmi d'autres, mais des outils de communication dans lesquels peuvent s'exprimer toutes les disciplines. Les enfants ont une appétence particulière pour tout autre mode d'expression. A l'heure actuelle, par peur du surmenage, leurs capacités mentales sont sous-exploitées.»

Il existe, selon lui, un âge optimal (autour de 4 ou 5 ans) pour s'initier aux langues. Plus tard, ce sera trop tard... Si la psycholinguiste Ranka Bijeljac-Babic admet volontiers l'importance de la notion de période critique, elle minimise toutefois celle de la fenêtre temporelle durant laquelle l'influence de l'expérience a un effet significatif sur le comportement. «De la naissance à l'âge de 7-8 ans, le cerveau des enfants est en plein développement. On peut encore moduler les automatismes que la langue maternelle impose. C'est un fait attesté que les enfants soumis à un apprentissage précoce des langues ont un meilleur accent et une plus grande capacité à discriminer les sons que leurs aînés. Pour autant, un apprentissage tardif aura d'autres avantages qui s'appuiera sur les capacités des adultes à généraliser et h comparer les langues entre elles. Leur syntaxe sera meilleure, tout comme leur mémorisation du vocabulaire.»

Des réserves sur les résultats

Dominique Groux, coauteur d'un Que-sais-je ? consacré à l'apprentissage précoce des langues (2), souligne pour sa part l'aspect ludique dans le bilinguisme précoce chez les tout-petits. Un bilinguisme qui tendrait à renforcer des compétences dans d'autres disciplines, en particulier les mathématiques ou la langue maternelle. «Ils n'ont pas d'inhibition et se plaisent à manipuler les sons et les mots. Passer sans cesse d'un code à l'autre leur donne une plus grande flexibilité cognitive. Une gymnastique intellectuelle qui les aidera aussi dam l'apprentissage d'une deuxième langue étrangère.»

Reste l'argumentaire des pères fondateurs : la fameuse ouverture à la culture d'autrui. Une préoccupation que Jack Lang a souhaité placer au coeur de son plan pour la généralisation de l'apprentissage scolaire des langues à l'école primaire. Initié en 2000, ce plan devait s'appliquer dans un premier temps à tous les élèves de CM2 et à tous les CM1 en 2001. Les élèves de CE2, de CEI et de grande section maternelle devaient être concernés respectivement en 2002, 2003 et 2004 (une dernière phase reportée sine die par son successeur Luc Ferry). Ainsi les langues vivantes sont-elles désormais dans le primaire une discipline à part entière avec un horaire dédié (une heure et demie par semaine) et des programmes adaptés.

Ces mesures seront-elles suffisantes pour élever le niveau ? S'il est encore un peu tôt pour tirer un bilan définitif, on peut tout de même se référer à la seule étude d'envergure réalisée à ce jour quant aux bénéfices -nuls, voire négatifs- de l'enseignement des langues vivantes à l'école élémentaire sur les résultats en anglais d'élèves de 6et de 5(3). Mais, selon Francis Goullier, inspecteur général de l'éducation nationale en charge du dossier langues vivantes au ministère Lang, ces résultats en berne ne doivent pas condamner l'apprentissage précoce des langues et servent au contraire de révélateurs des difficultés propres à cet enseignement.

Au premier chef, l'absence de continuité entre le primaire et le collège et l'insuffisante formation des enseignants. «Les pratiques pédagogiques des professeurs de collège ne prennent pas en compte les acquis des élevés. La. plupart du temps, ils repartent de zéro et ignorent, par exemple, leurs compétences spécifiques à l'égard de la compréhension d'un document sonore. Sur le terrain, la réalité de l'enseignement et son efficacité dépendent beaucoup des compétences linguistiques des maîtres. En lu matière, nous avons une grosse bataille h mener qui peut passer par l'instauration d'un examen de langues h l'entrée des IUFM.» Cette étude souligne enfin, peut-être en creux, l'inanité d'un apprentissage précoce à dose homéopathique. Les partisans de la méthode extensive (un bilinguisme à parité horaire) fustigent d'ailleurs le système pratiqué dans les écoles. «L'idéal bien sûr, estime Francis Goullier, serait d'étendre l'intensif mais pour cela il nous faudrait avoir les compétences humaines suffisantes. Seules certaines zones particulières, comme l'Alsace, bénéficient pour l'instant d'un tel potentiel.» Et encore faut-il que «les enfants soient suffisamment exposés, martèle Dominique Groux. Userait bon que certaines activités scolaires soient abordées dans la langue étrangère concernée». Et, ne faudrait-il pas, suggère-t-elle encore, s'appuyer sur le bilinguisme des enseignants issus de l'immigration pour instaurer un enseignement précoce de l'arabe? Valoriser une compétence bilingue avérée et le plus souvent disqualifiée chez les élèves d'origine maghrébine. Car la question du choix de la langue fait aussi débat.

Faut-il systématiquement privilégier l'anglais, le choix majoritaire des familles, au risque de nier la diversité linguistique ? Jamais à court d'une utopie, Claude Hagège propose d'introduire précocement deux langues étrangères. Michel Candelier, professeur à l'université du Maine, s'en tient aux limites du possible et défend une approche différente et non contradictoire baptisée«Eveil aux langues»qui fait le pari de sensibiliser les enfants à un grand nombre d'idiomes. «Le bilinguisme en soi n'est pas une solution "crédible" pour l'ensemble du territoire. Nous ne visons pas ici la compétence éducative. Nous cherchons à cultiver chez les plus jeunes des attitudes et des aptitudes, telles que l'ouverture h la diversité ou la capacité h observer et analyser des phénomènes linguistiques, oraux ou écrits.» En d'autres termes, une meilleure approche des langues pour mieux aborder le monde.

(1) Odile Jacob, 1996.

(2) PUF, 2003.

(3) Cahiers de l'Irédu, n° 58, décembre 1995

Julie Chupin

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